Nous rentrons à Athènes, les valises pleines de pistaches (j’adore ce pays, on peut faire des emplettes de nourriture délicieuse). Ce soir, je dois assister à la pièce de théâtre dont j’entends parler dix fois par jour depuis mon arrivée : Meta. Les amies de Marie Juliette sont toutes danseuses et Meta est la nouvelle création dont sa grande amie Pauline a fait la chorégraphie. C’est un monde d’artistes underground qui me rappelle un peu Montpellier. Les gens compensent un manque de reconnaissance et d’argent par beaucoup de passion et un peu de suffisance. Le soutien à l’art en Grèce est en déliquescence. Pour la première fois, je sens que les rapports entre les personnes se sont durcis, depuis la crise. La pièce a lieu dans un grand bâtiment industriel dans un quartier d’Athènes désert, abandonné et pas franchement rassurant.
Meta fout les jetons. Les danseurs sont comprimés dans des capsules en plastique, disséminés dans un grand atelier plongé dans le noir. Le public suit quelques éclaireurs qui illuminent à la torcheles corps immobiles. Dans un parking sombre, les danseuses se jettent sur les murs et dans d’immenses flaques d’eau qui semblent d’huile tant le lieu suinte l’industrie dévastée. Un grand type brun joue des mélodies angoissantes au piano électrique tandis qu’une femme chante d’une voix sépulcrale. J’allais sauter par la fenêtre (je suis très très impressionnable) quand nous sommes dirigés vers l’escalier qui mène au premier étage. Là , une pièce de théâtre se déroule dans une salle éclairée, avec des chaises et des couvertures. Le luxe. C’est en grec, je ne comprends rien. Le copain grec d’Ollia, qui parle anglais, me dit qu’il n’y a rien à comprendre. Des tas de gens sautent dans tous les sens et je ne m’intéresse qu’à Pauline. Elle est très jolie, avec de très longs cheveux. Elle se ballade pendant toute la pièce en sous vêtements. Je vérifie qu’elle n’a pas une once de cellulite, même pas en dessous des fesses. Les corps de danseuses sont une des choses les plus magnifiques et les plus déprimantes du monde.
Après la pièce, nous buvons un verre dans l’appartement que partage Pauline, son copain Lambros qui a composé la musique de la pièce et leur ami Stitias. Ils ont beau être de pauvres artistes sans le sou, leur appartement ferait rêver n’importe quel parisien. Le marché athénien ne doit pas être en plein boum. Et puis, la liberté que s’offre un artiste va souvent de pair avec une famille bienveillante (et aisée). L’ambiance est très étrange. Lambros et Stitias se parlent en grec, ils ne disent pas bonjour à Marie Juliette, qui ne me présente pas. Pauline semble elle aussi assez fermée. Marie Juliette m’avait prévenu de la tension qui existe entre Lambros et Pauline. Mais la soirée fut merveilleuse. Après quelques circonvolutions d’approche, chacun s’est détendu. Pauline était drôle, vive et mutine, Stitias doux et observateur, Marie Juliette volontaire et intelligente, Lambros fascinant. Je crois que je n’avais pas vu un aussi bel homme depuis des années : brun, immense, un profil de loup efflanqué, un peu comme Philémon, mais sans la douceur. Sombre, dur, exigeant, rigoureux. Avec Pauline, querelleur et passionné, admiratif et jaloux. Il sait faire de sa conversation un privilège et l’ensemble était incroyablement stimulant. Il aime bien Marie Juliette, il l’apprécie comme je sais l’apprécier, dans toute son originalité. Et je n’étais pas mécontente de moi non plus, j’ai retrouvé mon esprit sautillant comme le toucher d’Errol Garner ! Au fond, mon caractère emporté s’accomode mieux de ces tempéraments. Avec eux, je sais faire œuvre de finesse et d’équilibre. Enfin, jusqu’à ce que je sois plaquée contre le dossier du fauteuil par le coup de massue de la marijuana extraforte qu’ils fument sans sourciller. Deux lattes plus tard, j’étais dans un autre monde.
Sur le chemin du retour, nous avons croisé la fille grecque, possible nouvelle petite amie, qui était avec Sebastian le premier jour. Je lui ai fait un signe de la main, Marie Juliette m’a fusillée des yeux et puis elle a écrit un texto à Sebastian dont nous avons discuté tous les termes. Elle aimerait bien revoir le goujat à Berlin dans quelques semaines.
Pour comprendre quelque chose à Meta